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Hip-Hop
godfather, DJ Shadow

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Dj Shadow

Quand j’ai décidé d’écrire pour designer averti j’avais pour ambition de ne pas tomber dans la facilité et d’évoquer des artistes et des projets un peu obscurs.
Par goût bien sûr et soucis d’originalité mais je dois l’avouer que cela tenait aussi un peu à une certaine vanité. Celle d’avoir une culture musicale conséquente et intéressante.
Pourtant lorsqu’on évoque la musique sur un site dédié au design ou au motion, l’abstract hip hop, le trip hop et l’ambient ne sont jamais très loin!
J’ai donc décidé cette fois de mettre mon égo et ma vanité de côté et d’accepter d’aller à l’évidence sans détour et d’évoquer le  » godfather  » du genre, j’ai nommé DJ Shadow. De mon point de vue il est à l’abstract hip hop ce que James Brown est à la soul car plus de 15 ans après la sortie de son 1er album, « Entroducing », je décèle encore l’influence de DJ Shadow quand j’écoute des albums sortis même récemment.

Il rentre dans la légende dès son 1er album

Joshua Paul Davis est né dans le début des années 70 à Hayward, petite ville californienne à quelques kms de San Francisco. Armés d’une paire de platines vinyles et de sa MPC Il entre dans la légende dès la sortie de son 1er album dont on dit qu’il a été le 1er entièrement composé de samples. La presse rock a jusque là tendance à considérer le sampling comme du vol manifeste. Ceux qui s’y adonnent, activistes du hip hop pour la plupart, sont plus perçus comme une bande de gangsters qui pillent sans vergogne les disques qui leur tombent sous la main que comme des artistes, des créateurs parfois géniaux, iconoclastes qui récupèrent des bribes de sons sans se poser de questions!
Note : le MPC est un sampler avec un grain qui faisait le bonheur des rappeurs, on active des sons en tapant sur des pads.

Découpages Sonores

Car pour ces gamins qui veulent faire des hits et qui souvent n’ont jamais touché un instrument de leur vie, la fin justifie les moyens ! Pour la culture hip hop tout est bon à prendre: Jazz, blues, funk soul, disco, rock etc… On emprunte aux précieux vinyles des vieilles idoles des parents, comme aux disques de cours de français, d’espagnol ou même de yoga! Tout n’est que matière première, du matériel sonore, qu’on récupère comme du vieux papier journal qu’on va découper, ciseler et redécouper pour faire des collages. La résurrection d’un James Brown tombé aux oubliettes dans les années 80, doit pourtant tout à des Eric B & Rakim, Heavy D & The Boyz (qui nous a quitté le mois dernier) ou Public Enemy … qui font des hits avec ses samples. Le Godfather of soul a vite capté l’intérêt qu’il avait à laisser ces gamins du ghetto lui piller ses breaks , ses riffs de cuivres et même des refrains chantés entiers (eric b & rakim « i know you got soul »).

Du coup une jeunesse qui ne voyait plus en lui qu’un vieux papi has been a découvert ou redécouvert son génie et s’est mise à le considérer comme l’un des pères spirituels du hip hop. Les architectes sonores du rap ont donc largement contribué à faire de lui la légende intemporelle dont on garde aujourd’hui le souvenir. Mais pour beaucoup de critiques musicaux et notamment cette presse plutôt rock qui a au bout de sa plume le pouvoir de faire des légendes, ces adeptes du sampling ne sont pas des musiciens. Ce sont tout du moins des recycleurs qui peuvent s’avérer être parfois relativement talentueux, aux services de voyous charismatiques, provocateurs aux grandes gueules qui vocifèrent en rythmes des insanités.

Entroducing change la donne

Mais tout à coup en 1996 « Endtroducing » change la donne. La presse rock fait rentrer DJ Shadow et son 1er long format dans la cour des grands!
Certains diront qu’il est un alibi, une caution hip hop, le petit blanc sympathique aux airs de Geek qui rassure, qu’on peut interviewer dans des hôtels convenables et pas au péril de sa vie dans un ghetto de New York ou de L.A.

Révolutionnaire …

D’autres le considèrent comme un révolutionnaire, un maître du genre, une transversale entre un hip hop sectaire et violent et le rock.
Les découpages et les collages sonores cette fois ne sont plus l’apanage de sales gosses mal élevés et pour le coup sont enfin considérés comme un art à part entière, du génie pur, par une presse qui à l’exception de Run DMC et des Beastie Boys avait toujours snobé voir méprisé les stars du hip hop.
En même temps, pas de « bitch » de « fuck » ou de « motherfucker »! Ce double L.P est vierge de toute insanité puisqu’il est totalement instrumental!
Mais Shadow est un expert pour raconter des histoires sans paroles et sait nous tenir en haleine sans qu’on aie jamais le temps de s’ennuyer! Shadow trouve les bons riffs, les bons gimmicks. Pas de samples faciles, grillés, pas de James Brown! Il a bien préparé son coup en fouinant et en dénichant des pièces obscures, improbables, il a pris son temps et ça s’entend. Mais est ce vraiment du hip hop? Dès les 1ères minutes les scratches tranchent la question, les beats sont rugueux, parfois poisseux, lourds!

… en full instrumental

Oh oui c’est du hip hop! Mais c’est bien plus encore car l’absence de voix, de mots nous invite au voyage! Et notre DJ maîtrise son propos… les nappes sont
aériennes, mélancoliques, poétiques, les notes planent et quand on croit que ça va tourner en rond, le beat est destructuré, réinventé, accéléré ou ralenti!
Son arme: la MPC, une machine à sampler qui a fait le bonheur des producteurs de hip hop au milieu des années 90. DJ Shadow la pousse dans ses retranchements et sous ses doigts elle prend vie. Elle respire. Son pouls s’accélère, ralentit et parfois même semble s’essouffler, s’efface pour mieux ressusciter au détour d’un scratche ou d’une nappe…

Un peintre pour les oreilles

Le beat est ici une religion, il est célébré sous toutes ses formes, dans toutes les couleurs, c’est un demi cercle parfait, jaune,rouge, bleu, qui tout à coup se tord, se tortille, comme un arc en ciel sous acide.
J’adorerais demander à un aveugle ce qu’il voit en écoutant « endtroducing », ou « private press » son 2 eme LP. Car oui Shadow est un peintre pour les oreilles. Les lignes sont tracées puis déconstruites, les courbes sont fluides avant d’être brisées et les samples se faufilent entre ces lignes et ces courbes tels des kaléïdoscopes multicolores, toujours en mouvement qui quand ils semblent piégés dans une structure rythmique explose en feu auditif!

A défaut de mots, il pose des images sur son son …

…et prend la mesure de l’aspect visuel de sa musique qui emprunte tellement à l’énergie cinématographique.
Ainsi il fait réaliser ses clips par de grands noms du cinéma comme Six Days par l’immense Wong Kar -Waï ou Mashing on the motorway par Ben Strokes.
Il sait s’entourer de graphistes ou photographes de talent pour la création des visuels de ses albums: B+, William Bankhead et Ben Drury pour Endtroducing….., Futura 2000 pour Psyence Fiction, Keith Tamashiro de Soap Design pour son 2eme LP The Private Press, et Paul Insect pour The Outsider.
Non Shadow n’est pas un alibi! C’est un vrai maître des platines qui est allé au bout de son art avec sa MPC! Il a su parler un langage universel qui a fait l’unanimité des critiques de rock comme de hip hop! Il a donné à la MPC ses lettres de noblesse et a permis aux esprits obtus de redéfinir le concept du musicien qui désormais peut jouer du sampler ou des platines.

Affranchi du marketing au risque de décevoir ses fans

Le marketing l’a enfermé dans le tiroir abstract hip hop en le proclamant roi du genre mais lui ne veut pas de fers aux pieds! Il refuse de s’enfermer dans un genre musical! Il s’affranchit d’abord de cette étiquette en 2006 en décevant ses fans de la 1ère heure lorsqu’il sort « the outsider », son 3eme album sur lequel il collabore avec des rappeurs de la baie de San Francisco adeptes style hyphy, le hip hop local auquel il rend hommage sur ce projet.
Et son dernier album qui vient tout juste de sortir « the less you know, the better » continue de brouiller les pistes et de décevoir pour ceux qui attendraient de lui un « endtroducing vol.2. »

DJ Shadow est un explorateur qui n’aime pas tourner en rond, j’aime moins sa musique aujourd’hui car je ne me suis jamais vraiment remis de la claque que j’ai prise à l’écoute de ses 1ers albums. En même temps il avait mis la barre très très haut. Il a le mérite et le courage de ne pas aller à la facilité quitte à dérouter ses fans de la 1ère heure.

Aujourd’hui il ne veut plus composer avec une MPC car il estime avoir été au bout de cette bécane et n’utilise pratiquement plus de samples.
En revanche il continue à s’associer aux meilleurs talents du graphisme, de la photo, de la vidéo et de la motion pour ses pochettes , ses clips ou ses live qui sont un vrai spectacle visuel.

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